La tripoteuse de tête est rentrée de vacances. On se revoit donc, dans le moelleux de son cabinet. Tout est doux chez elle, les tapis, le fauteuil, son sourire, ses yeux. Pas sa voix. Elle a le phrasé râpeux. Toujours au bord de la quinte de toux. Tu sais cette voix éraillée dont le rire gras qui termine parfois ses phrases fait irrésistiblement penser au torrent de cailloux de Nougaro.
"Comment peux-tu la savoir, une tripoteuse de tête, ça ne doit pas souvent se taper sur les cuisses pendant une séance !"
Ouiiiiiiiii, mais ce n'est pas parce qu'elle m'aide à extirper du tréfonds de mes pensées les strates de boue dans lesquelles je m'enlise qu'il n'y a la place à un petit éclat de rire salvateur, à des moments d'humour. Celui derrière lequel on cache son désespoir par politesse fit aussi partie de la thérapie, de le remontée vers la surface.
Et puis, t'es bien toi ! elle a droit aussi à sa soupape de sécurité, face à toute cette souffrance qui sue de son divan elle a besoin d'une petite "respiration".
Mais plus que son rire, c'est son regard qui est pour moi le meilleur encouragement. Pendant la séance de tripotage de tête, je ne la vois pas, mais juste avant que ça ne commence, lorsqu'elle vient me chercher dans la salle d'attente, ses yeux disent "N'aie pas peur, jette toi à l'eau, exprime tout ce qui est en toi, creuse toujours plus profondément". Lorsqu'elle me reconduit, ils disent "Ca fait mal, je le sais (comme si elle aussi était passée par là), mais tu sais aussi qu'après, demain, après-demain, tu iras mieux, tu seras plus léger et tu trouveras en toi le courage de revenir. Je t'attends".
Ses yeux, son rire, le « gratt-gratt » que fait la plume de son stylo sur le papier pendant qu'elle noircit les pages et les pages de mon histoire, voila tout les souvenirs que je veux garder au fond du coeur.
Ce billet est le cinquième grain des sabliers givrés de Kozlika sur une amorce de Benjamin.